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A la chaîne / Cranor, Eli (1988-....). Auteur
Livre
Edité par Sonatine éditions. Paris - 2026
Dans l'Arkansas, Gabriela et Edwin, tous deux d'origine mexicaine, travaillent depuis sept ans à la chaîne au sein d'une usine de poulet. Ils supportent les conditions de travail inhumaines et les salaires de misère en rêvant d'ailleurs. Un jour, le directeur renvoie Edwin sans motif ni ménagement. Il n'a alors qu'une envie, se venger, quitte à s'en prendre à la famille de Like Jackson.
3 emprunts.
Avis
Avis des lecteurs
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Eprouvant et magistral
Sur les 50 premières pages, je me demandais pourquoi je lisais ce livre si éprouvant qui me torturait à chaque instant. On commence avec Mimi et sa déprime post partum, apparemment pas heureuse en ménage, et dont le quotidien n’est qu’une suite de cauchemars plus horrifiques les uns que les autres. Un soir dans un restaurant bar, elle cherche du réconfort auprès de ses copines, femmes au foyer comme elles qui s’ennuient à mourir pendant que leurs maris directeurs d’usines travaillent. Déjà rien que là, la tension monte. Le coup de poing arrive avec Gabriela qui porte une couche. Mais non, Gabby n’est ni grabataire ni handicapée, juste une jeune femme qui vient de passer 10 heures d’affilé à la chaîne d’une usine de poulets où il n’y a pas de pause pour aller aux toilettes. Alors Gabby porte des couches. Edwin, son compagnon, rentre la retrouver dans leur mobile home l’haleine un peu chargée de tequila, aigri et désabusé après 7 ans de travail à la chaîne à arracher les pattes gauches des volailles. Edwin est surtout un homme en colère : Gabriela a fait une fausse couche. Elle passait des journées entières sans boire, terrifiée à l’idée de mijoter dans sa culotte souillée, et c’est à l’usine et ses cadences infernales qu’Edwin attribue cette fausse couche. Et puis apparaît Tuck, le bébé qui sera au centre de cette histoire. Ce soir il est gardé par son papa Luke, pendant que sa maman, Mimi, passait la soirée avec ses copines. Et dès le début, jusqu’à la fin du livre, nous tremblons de peur à l’idée qu’il arrive quelque chose de terrible à ce bébé. Une même soirée, deux couples et un bébé, et le cadre est posé. Je suis déjà tendue comme un arc, je reste en apnée jusqu’à la fin du livre, me demandant pourquoi j’accepte cette torture au scalpel. Eli Cranor est vraiment très fort : en peu de mots, il nous plonge dans l’enfer et on se demande jusqu’où ça va aller. Le suspens est magistralement entretenu à chaque page, tout est décrit avec un réalisme qui nous fait être complètement avec les personnages. Luke est le directeur d’usine où travaillent Gabby et Edwin, deux jeunes mexicains qui ont dû renoncer à leurs études et à leurs rêves juste pour pouvoir subvenir à leurs besoins élémentaires. Luke attend la visite d’inspecteurs pour une promotion imminente et c’est malheureusement ce même matin là qu’Edwin arrive en retard et apostrophe son patron avec hargne. Il n’en faut pas plus à Luke pour le renvoyer. Edwin projette alors de se venger en découvrant le bébé Tuck seul dans la voiture de sa maman. La douleur d’Edwin est ravivée, pour la fausse couche, pour les heures supplémentaires non payées depuis 7 ans, pour les conditions de travail et la précarité de leurs situations de sans papiers. Personne ne sortira indemne de ce projet de vengeance. Et j’ai continué à lire en me résignant d’avance aux plus grandes catastrophes. Bizarrement, je n’ai commencé à respirer qu’à la page 201 : « C’est Mimi. Mimi, tout court, dit-elle. - Quoi ? Demanda Gabby en clignant des yeux. - Mon nom. Je ne sais pas pourquoi je vous ai dit Amelia, tout à l’heure. C’est ma mère qui m’appelle comme ça.» Puis page 215 : « Mimi. Ces deux syllabes avaient troublé le silence du placard. Elles avaient troublé Gabriela, qui s’était tournée vers elle : « Gabby, avait-elle dit, juste Gabby.» De l’air enfin, dans mes poumons, dans mon cœur, dans ma tête : deux personnes qui se parlent, qui se montrent de l’attention, deux femmes qui vont peut-être arrêter le cauchemar sans répit de ce livre. Enfin un peu d’humanité. Alors que les deux hommes s’affrontent à mort, les femmes cherchent une solution pour que tous en réchappent. Eli Cranor dénonce les ravages du capitalisme débridé. Le rêve américain devenu cauchemar est disséqué avec minutie par l’auteur, que ce soit pour la bourgeoise dans une maison trop grande qui ne reconnaît plus son mari et ses rêves de jeunesse, ou pour le couple de mexicains qui se contente de se lever tous les matins juste pour tenir, n’attendant plus rien de la vie. C’est la souffrance qui domine, la misère morale est suintante, y compris pour les femmes riches désespérément seules dans leurs maisons luxueuses. Outre la dénonciation du capitalisme sauvage, l’auteur aborde de façon très fine d’autres thématiques telles que la maternité, la dépression post partum, l’éducation d’un enfant, la condition féminine, les relations d’argent et de pouvoir dans un couple, et bien sûr le racisme entre races mais aussi entre classes sociales. Pas un mot de trop dans cette écriture au scalpel, on a l’impression de lire une tragédie classique des temps modernes. La fin m’a beaucoup plu.
SELLAMI AIDA - Le 25 août 2026 à 18:35